3, Morale et philosophie
C’est en ce point que l’on peut rappeler
l’idée exprimée par Luc Ferry selon laquelle cet autre côté de la morale que constitue la voie de la sagesse aurait connu une longue éclipse dans l’histoire de la philosophie et de la culture
occidentale en général : à travers le dépassement de la morale vers l’éthique, Ferry et
Comte-Sponville iraient ainsi à contre-sens de la longue éclipse des morales du bonheur, la « sagesse des Anciens » dans notre tradition occidentale. Primordiale chez les Grecs, l’éthique et avec elle tout ce qui touche à la question de la sagesse, aurait été
gommée du champ philosophique avec l’avènement du christianisme. Des transformations considérables se seraient alors produites dans l’architecture de la philosophie grecque avec ces trois entrées
principales que sont la theoria - l’intelligence de ce qui est -, la praxis avec la morale ou l’éthique
- la réflexion qui l’accompagne quant à notre conduite et la place des idées de justice, de bien et de mal -, enfin ou avant tout la sotériologie :
« Car il y a bien, pour les stoïciens comme pour les philosophes, un « au-delà » de la morale.
Dans le jargon des philosophes, c’est ce qu’on nomme la « sotériologie », terme qui vient du grec soterios qui veut dire, tout simplement,
« salut ». (Apprendre à vivre I, p. 49).
Avec le christianisme, ces trois entrées changent totalement d’aspect. Celle de la theoria et de « l’intelligence de ce qui est » se voit métamorphosée : le logos divin des Grecs
passe du statut de structure impersonnelle du monde – le cosmos – à celui d’incarnation dans la personne divine du Christ, le logos de l’Evangile de Jean ;
désormais la raison (le « logos » impersonnel des philosophes grecs) devient seconde par rapport à la foi, plus précisément elle en devient l’auxiliaire ou la servante. En reprenant une
terminologie issue d’une étude sur le jeune enfant à l’école à la lumière de la philosophie bergsonienne,
on peut comprendre cette révolution à un niveau sémantique. Avec ce nouveau paradigme de la personne, une scission apparaît dans le mot grec de « logos » qui s’exprimera également dans
l’ancien français « conte ». Un double sens se voit progressivement réduit en deux sens distincts : il y a désormais en toutes choses, d’une part un côté objectif et impersonnel,
celui du réel étendu dans l’espace, accessibles à la raison,
et qui se comptent, d’autre part un côté subjectif et personnel, celui des choses comme incarnation du divin dans un développement et une histoire,
et qui secontent. De ce côté, la raison doit céder la place à la foi, il ne s’agit plus de contempler
le cosmos en entrant en philosophie par cette première porte qu’est la theoria ; le monde n’est
plus un objet de contemplation, mais avant tout une histoire aux multiples aspects : celle de la création, celle du peuple élu, l’histoire enfin
du Christ, ce pourquoi il importe avant tout d’avoir la foi, ou de « s’en laisser conter ».
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est la profonde révolution autour du mot logos telle que l’évoque Luc Ferry. La transformation sémantique apparue au
XVIème siècle avec les mots compte et conte, n’a fait que traduire la transformation des mentalités
issue de cette révolution.
Mais venons-en au deuxième moment de la philosophie, celui non plus de la theoria mais de la praxis. Il s’ensuit une transformation de la morale issue de la philosophie grecque dans le
sens là-aussi d’une réduction sémantique profonde :
il ne s’agit plus de se conformer à un ordre cosmique et impersonnel – cf. la mimesis platonicienne - mais plutôt de suivre, et de porter
l’imitationsur
son seul et véritable objet, le Christ, ce qui introduit une profondeur jusqu’alors inconnue dans l’idée de personne et de liberté (cf. Archéologie I, « L’enseignement de la morale à l’école à la lumière de la philosophie », 2
La vision judéo-chrétienne).
Enfin l’entrée de la « sotériologie » perd son sens en philosophie : désormais le message chrétien
apporte la « bonne nouvelle » (sens du mot évangile) et la seule et véritable doctrine du salut. La question des passions, mais aussi celle
du bonheur, questions qui avaient occupé les philosophes grecs jusqu’aux stoïciens romains, n’a désormais plus la même importance. L’éthique, et avec elle toute interrogation sur les passions
humaines, c’est-à-dire la manière grecque d’interroger les mœurs, n’a plus lieu d’être devant la « bonne nouvelle » et son arrière-plan qu’est la passion du Christ. Ce qui permet, pour nous qui nous nous
interrogeons sur l’histoire du mot et de la notion, de comprendre que le mot éthique ait ainsi perdu l’usage et la signification qu’il avait chez les
Grecs pour devenir un simple synonyme secondaire - un substitut occasionnel analogue à ces organes atrophiés au cours de l’évolution du vivant -, par rapport à son équivalent latin désormais
dominant. D’où l’on peut commencer à voir, d’une part comment les doublons sémantiques autour des notions de « mœurs » ou de
« conte », se rattachent au passage du logos de la philosophie grecque au logos de la
religion chrétienne, d’autre part comment les questions de la morale et de la philosophie, se rejoignent aujourd’hui pour l’honnête homme et pour l’enfant. Mais lisons le texte de Luc
Ferry :
« … n’étant plus la doctrine du salut, mais seulement sa servante, la philosophie va devenir une
« scolastique », c’est-à-dire, au sens propre, une discipline scolaire et non plus une sagesse ou une discipline de vie. Le point est absolument crucial car il explique en grande partie
qu’aujourd’hui encore, lors même que beaucoup pensent avoir définitivement quitté l’ère chrétienne, la plupart des philosophes continuent de rejeter l’idée que la philosophie puisse être une
doctrine du salut ou même un apprentissage de la sagesse. Au lycée comme à l’université, elle est devenue, pour l’essentiel, une histoire des idées doublée d’un discours réflexif, critique ou argumentatif. En quoi elle est bien restée un apprentissage purement « discursif » (c’est-à-dire ; de l’ordre du
seul discours) et, en ce sens, une scolastique, contrairement à ce qu’elle était dans la Grèce ancienne.
Or c’est incontestablement avec le christianisme que s’instaure cette rupture et que la philosophie cesse
d’inviter son disciple à la pratique de ces exercices de sagesse qui faisaient l’essentiel de l’enseignement dans les écoles grecques. Et cela est tout à fait compréhensible, puisque la doctrine
du salut, fondée sur la foi et sur la Révélation, n’appartient plus au domaine de la raison. Il est dès lors normal qu’elle échappe à la philosophie. Cette dernière va donc le plus souvent se
réduire à une simple clarification de concepts, à un commentaire savant de réalités qui la dépassent et lui sont en tout cas extérieures : on philosophe sur le sens des Ecritures ou sur la
nature comme œuvre de Dieu, mais plus sur les finalités ultimes de la vie humaine. Aujourd’hui encore, il semble aller de soi que la philosophie doit tout à la fois partir et parler d’une réalité
extérieure à elle : elle est philosophie des sciences, du droit, du langage, de la politique, de l’art, de la morale, etc., mais presque jamais, sous peine de paraître ridicule ou
dogmatique, amour de la sagesse. A de rares exceptions près, la philosophie contemporaine, bien qu’elle ne soit plus chrétienne, assume sans même sans douter le statut servile et secondaire que
lui fit subir la victoire du christianisme sur la pensée grecque. » (Apprendre à vivre I, p. 85-86)
Nous avons pu constater la pertinence de cette idée à propos de l’introduction de la philosophie à l’école
(Cf. « La philosophie à l’école. Débat réflexif et difficulté scolaire », 2009). Ce que nous critiquions dans cette introduction de la
philosophie à l’école, c’était la référence tenue pour évidente au modèle discursif de la philosophie en classe terminale et à l’université, ainsi que l’extension tenue pour légitime de la
prédominance institutionnalisée de la philosophie à cette terre encore vierge que serait l’enfance. Or, cela ne saurait se faire selon nous pour une raison qui touche à la spécificité de
l’enfance et rejoint l’orientation « sotériologique » de Ferry : le champ des tendances, des émotions, des désirs face au réel pris en compte par la sagesse des Anciens dans leur
examen des passions et laissé en friche sous le coup de la « bonne nouvelle » chrétienne, retrouve sa place de premier plan quand on aborde, non plus seulement l’adulte achevé ou en
passe de l’être comme l’élève en classe Terminale, mais d’abord cet être humain en devenir qu’est l’enfant. La philosophie à l’école ne saurait être
une moderne « scolastique », pour reprendre la formule de Ferry, car celle-ci, en accordant le primat au discours, ne se préoccupe pas de manière prioritaire des questions
existentielles relevant, comme nous l’avons vu plus haut, du « savoir vivre avec », et en ce sens de l’exercice du penser comme compenser (penser et vivre avec la souffrance, le chagrin, la frustration, la crainte de la mort, le désir, l’injustice…). Car ce modèle d’enseignement de la philosophie fait abstraction de ce que l’on pourrait désigner comme l’autre versant de la morale, celui de l’éthique pour Ferry et
Comte-Sponville, celui, pour nous, des conditions de possibilité du développement moral chez l’enfant, celui tout simplement du concret et du
sens.
Telle est bien, en effet, ce qui nous semble important de souligner dans la circulaire ministérielle du 25 août
2011 :
« A l’école, le développement moral de l’enfant doit faire l’objet d’une attention aussi soutenue que son
développement intellectuel ou physique. Il s’agit avant tout d’aider chaque élève à édifier et à renforcer sa conscience morale dans des situations
concrètes et en référence aux valeurs communes à tout « honnête homme. »
Dimension développementale qui fait la spécificité de la morale à l’école vis-à-vis de la morale abordée par la
philosophie et qui la rapproche de manière étonnante des débats contemporains sur la « sagesse », ou la « morale » des Modernes. L’instruction morale à l’école a en effet une
importance primordiale dans l’éducation du jeune enfant, ce qui demande d’entendre le mot dans un sens élargi, non seulement en direction de
l’histoire de la culture occidentale et de la philosophie en particulier, mais aussi en direction de cette composante essentielle à tout individu qu’est la considération du bonheur. Considérer
l’enfant à l’école uniquement dans le sens restreint de la raison et de la morale, ce serait le limiter
à l’image de l’enfant sage de l’école d’antan, plus grave encore, ce serait l’enfermer dans le carcan d’un modèle à imiter alors qu’il s’agit au
contraire de l’accompagner dans son exercice personnel de la liberté ; là aussi, on peut souligner cette précision de la circulaire
ministérielle :
« La liberté individuelle qui se conquiert par l’éducation, est en effet une composante fondamentale de toute société démocratique. (SPN) ».
C’est pourquoi il importe de comprendre et d’élargir le mot « sage » dans le sens du mot sagesse en
philosophie, dans le sens d’un processus ou d’un développement personnel et psychologique que l’enseignant a charge de connaître, d’accompagner, voire de soutenir et d’affermir, autant de sens
que les mots d’instituteur et d’institutrice, aujourd’hui devenus désuets, comprenaient. Dans cette
voie, et selon des modalités différentes qu’il conviendra d’expliciter, les fables et les contes tout particulièrement se révèlent d’un grand secours. Et ce n’est pas anodin si l’ambivalence que
le mot avait à l’origine et qui renvoie aussi à celle du mot « logos », rejoint l’ambivalence et la profondeur que nous voyons se préciser avec le mot « morale ». Sur ce
point, c’est-à-dire celui de la compréhension de l’enjeu de l’introduction de la philosophie et de la morale à l’école, la perspective doit être inversée : l’enfant a plus à apprendre à
l’adulte que l’inverse, ce qui est une autre façon de placer l’enfant au centre de tout dispositif éducatif. Il ne revient pas au seul « honnête homme », parce qu’il aurait enfin
franchi les étapes de sa formation et de son émancipation de l’enfance (c’est bien là au fond la conception de la raison et de la philosophie que
nous écartons), de lier sagesse et morale ; ce besoin ou cette quête est primordial dès les premiers pas de l’enfant dans son développement
moral. Ce que Ferry et Comte-Sponville visent dans l’insuffisance de la morale et le recours à l’éthique, nous le comprenons donc dans la juste compréhension du rapport entre la morale de l’adulte et la morale de l’enfant, c’est-à-dire du ratio entre la morale constituée et la morale se constituant. La morale au sens élargi que nous entrevoyons maintenant, serait proprement celle qui
« conte ». Non pas que la morale, la morale restreinte du collectif ou des adultes, ne soit pas nécessaire – au contraire il convient d’en
(ré)affirmer la nécessité – mais c’est qu’il convient de l’aborder et de l’accomplir, en tenant compte des apports advenus depuis les années 60, non seulement du côté de la psychologie mais aussi
du côté de la pédagogie avec l’introduction de la philosophie à l’école, comme double processus qui est en réalité celui d’un « cercle
vertueux » : d’une part, du côté du constitué et du collectif (« les valeurs communes à tout « honnête homme »), un ensemble
régulateur qui compte et vaut de manière visible pour tous, d’autre part, du côté du se constituant et
de l’individuel (« le développement moral de l’enfant à l’école »), une expérience personnelle qui conte et lui donne sens. Alors, la
morale et la philosophie pour l’enfant pourront à la fois se rejoindre et rejoindre la morale et la philosophie pour l’honnête homme : aider l’individu à apprendre à vivre et à s’orienter
dans son développement par rapport à la sagesse.
Annexe Rousseau
« Émile n'apprendra jamais rien par cœur, pas même des fables,
pas même celles de La Fontaine, toutes naïves, toutes charmantes qu'elles sont ; car les mots des fables ne sont pas plus les fables que les mots de l'histoire ne sont l'histoire. Comment
peut-on s'aveugler assez pour appeler les fables la morale des enfants, sans songer que l'apologue, en les amusant, les abuse ; que, séduits par le mensonge, ils laissent échapper la vérité,
et que ce qu'on fait pour leur rendre l'instruction agréable les empêche d'en profiter ? Les fables peuvent instruire les hommes ; mais il faut dire la vérité nue aux enfants : sitôt
qu'on la couvre d'un voile, ils ne se donnent plus la peine de le lever.
On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les enfants, et il n'y
en a pas un seul qui les entende. Quand ils les entendraient, ce serait encore pis ; car la morale en est tellement mêlée et si disproportionnée à leur âge, qu'elle les porterait plus au
vice qu'à la vertu. Ce sont encore là, direz-vous, des paradoxes. Soit ; mais voyons si ce sont des vérités.
Je dis qu'un enfant n'entend point les fables qu'on lui fait
apprendre, parce que quelque effort qu'on fasse pour les rendre simples, l'instruction qu'on en veut tirer force d'y faire entrer des idées qu'il ne peut saisir, et que le tour même de la poésie,
en les lui rendant plus faciles à retenir, les lui rend plus difficiles à concevoir, en sorte qu'on achète l'agrément aux dépens de la clarté. Sans citer cette multitude de fables qui n'ont rien
d'intelligible ni d'utile pour les enfants, et qu'on leur fait indiscrètement apprendre avec les autres, parce qu'elles s'y trouvent mêlées, bornons-nous à celles que l'auteur semble avoir faites
spécialement pour eux.
Je ne connais dans tout le recueil de La Fontaine que cinq ou six
fables où brille éminemment la naïveté puérile ; de ces cinq ou six je prends pour exemple la première de toutes ,
parce que c'est celle dont la morale est le plus de tout âge, celle que les enfants saisissent le mieux, celle qu'ils apprennent avec le plus de plaisir, enfin celle que pour cela même l'auteur a
mise par préférence à la tête de son livre. En lui supposant réellement l'objet d'être entendue des enfants, de leur plaire et de les instruire, cette fable est assurément son chef-d'œuvre :
qu'on me permette donc de la suivre et de l'examiner en peu de mots.
LE CORBEAU ET LE RENARD
FABLE
Maître corbeau, sur un arbre
perché,
Maître! Que signifie ce mot en lui-même ? Que signifie-t-il au-devant d'un nom propre ? Quel sens a-t-il dans cette occasion ?
Qu'est-ce qu'un corbeau ?
Qu'est-ce qu'un arbre perché ? L'on ne dit pas sur un arbre perché, l'on dit perché sur un arbre. Par conséquent, il faut parler des inversions de la poésie ; il faut dire ce que c'est
que prose et que vers.
Tenait dans son bec un
fromage.
Quel fromage ? Était-ce un fromage de Suisse, de Brie, ou de Hollande ? Si l'enfant n'a point vu de corbeaux, que gagnez-vous à lui en
parler ? S’il en a vu, comment concevra-t-il qu'ils tiennent un fromage à leur bec ? Faisons toujours des images d'après nature.
Maître renard, par l'odeur
alléché,
Encore un maître! Mais pour celui-ci c'est à bon titre : il est maître passé dans les tours de son métier. Il faut dire ce que c'est
qu'un renard, et distinguer son vrai naturel du caractère de convention qu'il a dans les fables.
Alléché. Ce mot n'est pas usité. Il le
faut expliquer ; il faut dire qu'on ne s'en sert plus qu'en vers. L'enfant demandera pourquoi l'on parle autrement en vers qu'en prose. Que lui répondrez-vous ?
Alléché par l'odeur d'un fromage! Ce
fromage, tenu par un corbeau perché sur un arbre, devait avoir beaucoup d'odeur pour être senti par le renard dans un taillis ou dans son terrier! Est-ce ainsi que vous exercez votre élève à cet
esprit de critique judicieuse qui ne s'en laisse imposer qu'à bonnes enseignes, et sait discerner la vérité du mensonge dans les narrations d’autrui ?
Lui tint à peu près ce langage
:
Ce langage ! Les renards parlent donc ? ils parlent donc la même langue que les corbeaux ? Sage précepteur, prends garde à toi ; pèse bien ta réponse avant de la faire ; elle
importe plus que tu n'as pensé.
Eh! Bonjour, monsieur le
corbeau!
Monsieur ! Titre que l'enfant voit
tourner en dérision, même avant qu'il sache que c'est un titre d'honneur. Ceux qui disent monsieur du Corbeau auront bien d'autres affaires avant que
d'avoir expliqué ce du.
Que vous êtes joli ! Que vous me semblez
beau!
Cheville, redondance inutile. L'enfant, voyant répéter la même chose en d'autres termes, apprend à parler lâchement. Si vous dites que
cette redondance est un art de l'auteur, qu'elle entre dans le dessein du renard qui veut paraître multiplier les éloges avec des paroles, cette excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour mon
élève.
Sans mentir, si votre
ramage
Sans mentir! on ment donc quelquefois ?
Où en sera l'enfant si vous lui apprenez que le renard ne dit sans mentir que parce qu'il ment ?
Répondait à votre plumage,
Répondait ! que signifie ce mot ? Apprenez à l'enfant à comparer des qualités aussi différentes que la voix et le plumage ; vous verrez comme il vous entendra.
Vous seriez le phénix des hôtes de ces
bois.
Le phénix! Qu'est-ce qu'un phénix ? Nous voici tout à coup jetés dans la
menteuse antiquité, presque dans la mythologie.
Les hôtes de ces bois ! Quel discours figuré! Le flatteur ennoblit son langage et lui donne plus de dignité pour le rendre plus séduisant. Un enfant entendra-t-il cette finesse ? Sait-il
seulement, peut-il savoir ce que c'est qu'un style noble et un style bas ?
A ces mots, le corbeau ne se sent pas de
joie,
Il faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives pour sentir cette expression proverbiale.
Et, pour montrer sa belle
voix,
N'oubliez pas que, pour entendre ce vers et toute la fable, l'enfant doit savoir ce que c'est que la belle voix du corbeau.
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa
proie.
Ce vers est admirable, l'harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert ; j'entends tomber le fromage à travers
les branches : mais ces sortes de beautés sont perdues pour les enfants.
Le renard s'en saisit, et dit : Mon bon
monsieur,
Voilà donc la bonté transformée en bêtise. Assurément on ne perd pas de temps pour instruire les enfants.
Apprenez que tout flatteur
Maxime générale ; nous n'y sommes plus.
Vit aux dépens de celui qui
l'écoute.
Jamais enfant de dix ans n'entendit ce vers-là.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans
doute.
Ceci s'entend, et la pensée est très bonne. Cependant il y aura encore bien peu d'enfants qui sachent comparer une leçon à un fromage,
et qui ne préférassent le fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n'est qu'une raillerie. Que de finesse pour des enfants!
Le corbeau, honteux et
confus,
Autre pléonasme ; mais celui-ci est inexcusable.
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l’y prendrait
plus.
Jura! Quel est le sot de maître qui ose
expliquer à l'enfant ce que c'est qu'un serment ?
Voilà bien des détails, bien moins cependant qu'il n'en faudrait
pour analyser toutes les idées de cette fable, et les réduire aux idées simples et élémentaires dont chacune d'elles est composée. Mais qui est-ce qui croit avoir besoin de cette analyse pour se
faire entendre à la jeunesse ? Nul de nous n'est assez philosophe pour savoir se mettre à la place d'un enfant. Passons maintenant à la morale.
Je demande si c'est à des enfants de dix ans qu'il faut apprendre
qu'il y a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit ? On pourrait tout au plus leur apprendre qu'il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur
sotte vanité ; mais le fromage gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu'à le faire tomber du bec d'un autre. C'est ici mon second paradoxe, et ce
n'est pas le moins important.
Suivez les enfants apprenant leurs fables, et vous verrez que,
quand ils sont en état d'en faire l'application, ils en font presque toujours une contraire à l'intention de l'auteur, et qu'au lieu de s'observer sur le défaut dont on les veut guérir ou
préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente, les enfants se moquent du corbeau, mais ils s'affectionnent tous au
renard ; dans la fable qui suit, vous croyez leur donner la cigale pour exemple ; et point du tout, c'est la fourmi qu'ils choisiront. On n'aime point à s'humilier: ils prendront
toujours le beau rôle ; c'est le choix de l'amour-propre, c'est un choix très naturel. Or, quelle horrible leçon pour l'enfance! Le plus odieux de tous les monstres serait un enfant avare et
dur, qui saurait ce qu'on lui demande et ce qu'il refuse. La fourmi fait plus encore, elle lui apprend à railler dans ses refus.
Dans toutes les fables où le lion est un des personnages, comme
c'est d'ordinaire le plus brillant, l'enfant ne manque point de se faire lion ; et quand il préside à quelque partage, bien instruit par son modèle, il a grand soin de s'emparer de tout.
Mais, quand le moucheron terrasse le lion, c'est une autre affaire ; alors l'enfant n'est plus lion, il est moucheron. Il apprend à tuer un jour à coups d'aiguillon ceux qu'il n'oserait
attaquer de pied ferme.
Dans la fable du loup maigre et du chien gras, au lieu d'une leçon
de modération qu'on prétend lui donner, il en prend une de licence. Je n'oublierai jamais d'avoir vu beaucoup pleurer une petite fille qu'on avait désolée avec cette fable, tout en lui prêchant
toujours la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs ; on la sut enfin. La pauvre enfant s'ennuyait d'être à la chaîne, elle se sentait le cou pelé ; elle pleurait de
n'être pas loup.
Ainsi donc la morale de la première fable citée est pour l'enfant
une leçon de la plus basse flatterie ; celle de la seconde, une leçon d'inhumanité ; celle de la troisième, une leçon d'injustice ; celle de la quatrième, une leçon de
satire ; celle de la cinquième, une leçon d'indépendance. Cette dernière leçon, pour être superflue à mon élève, n'en est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donnez des préceptes
qui se contredisent, quel fruit espérez-vous de vos soins ? Mais peut-être, à cela près, toute cette morale qui me sert d'objection contre les fables fournit-elle autant de raisons de les
conserver. Il faut une morale en paroles et une en actions dans la société, et ces deux morales ne se ressemblent point. La première est dans le catéchisme, où on la laisse ; l'autre est
dans les fables de La Fontaine pour les enfants, et dans ses contes pour les mères. Le même auteur suffit à tout.
Composons, monsieur de La Fontaine. Je promets, quant à moi, de
vous lire avec choix, de vous aimer, de m'instruire dans vos fables ; car j'espère ne pas me tromper sur leur objet ; mais, pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas étudier
une seule jusqu'à ce que vous m'ayez prouvé qu'il est bon pour lui d'apprendre des choses dont il ne comprendra pas le quart ; que, dans celles qu'il pourra comprendre, il ne prendra jamais
le change, et qu'au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon. »